Espaces Lacan

Espaces index

note de la rédaction : Les textes de Dominique Inarra, "Orientation dans le réel" et de Claude-Noële Pickmann, "... Ce héros au long bec emmanché d'un long cou", n'ont pu nous être communiqués en temps prévu. En ce qui concerne l'intervention écrite de François Manenti, "Acte et méconnaissance", le rôle de la rédaction s'est ici limité à quelques notes de bas de page et aux modifications nécessaires pour un passage écrit au public : nous restons à la disposition de l'auteur pour en débattre avec lui.
C'est à la demande expresse de l'auteur, une fois le colloque terminé, que la communication de Jean-Guy Godin, "Variations autour de l'acte psychanalytique", n'a pas été publiée. Nous le regrettons.
Lacan ouvre le concept de l'Acte, dans son séminaire qu'il tient en 1967-68, or il a été, comme vous le savez, interrompu par le déchaînement hautement salubre de mai 68, ce qui a laissé heureusement quelques traces. S'il émettait quelque regret d'avoir, ce séminaire, à le suspendre, ce regret, disait-il lors d'une conférence qu'il tint peu après en juin 68, n'était pas sans aller avec quelque satisfaction, puisqu'aussi bien son discours n'avait pas été interrompu par n'importe quoi, mais bien par quelque chose qui lui semblait mettre en jeu quelque dimension qui n'était pas tout à fait sans rapport avec l'acte, avec l'acte dont il traitait dans son séminaire, l'acte qui était par Lacan proposé, qui était destiné aux psychanalystes, afin de leur permettre à eux et du même coup aux autres, je cite : "une plus juste estime du poids qu'ils ont à soulever quand quelque chose, précisément, marque une dimension de paradoxe, d'antinomie interne, de profonde contradiction, qui n'est pas sans permettre de concevoir la difficulté que représente pour eux d'en soutenir la charge."
Je vais maintenant passer la parole d'abord à Claude-Noële Pickmann, qui va parler sur "... ce héros au long bec emmanché d'un long cou", ensuite, Dominique Inarra prendra la parole et nous poursuivrons par un débat. Dans une deuxième séquence, Dominique Janin et Bernard Dupérier prendront à leur tour la parole.
J'introduirai mon propos par cette remarque de Freud extraite de son texte Constructions dans l'analyse[2] : "De tout ce dont il s'agit l'analyste n'a rien vécu ni rien refoulé ; sa tâche ne peut pas être de se remémorer quelque chose. Quelle est donc sa tâche ? Il faut que, d'après les indices échappés à l'oubli, il devine ou, plus exactement, il construise ce qui a été oublié."
Je voudrais montrer en quoi ce terme de construction peut, malgré ses connotations sémantiques, se rapporter à l'acte analytique en ce qu'il produit de la division subjective : construire - déconstruire ! S'agirait-il dans l'acte de construire pour mieux diviser ?
Ce thème de la construction, d'une organisation du matériel, est présent tout au long de l'oeuvre de Freud. Depuis les Etudes sur l'hystérie[3], en 1895, jusqu'à ce texte de 1937, en passant par L'homme aux loups[4], ou On bat un enfant[5], ce terme évoluera, rendant compte par là-même de l'évolution de la théorie freudienne.
Partant d'une conception idéale de la cure qui viserait une "remémoration totale avec levée de l'amnésie infantile"[6] ou à reproduire "les souvenirs oubliés de l'enfance"[7], Freud arrivera, en 1937, à une conception plus restreinte et référera ce terme de manière explicite à la tâche de l'analyste.
Pour mémoire, dans ce texte, Freud compare ce travail de construction, plutôt de reconstruction, précise-t-il, à celui de l'archéologue qui, à partir de ruines, pans de murs encore debout ou trous dans le sol, détermine la place et le nombre de colonnes, reconstitue les parois de l'édifice et les fresques décoratives.
Cette métaphore tient à coeur à Freud et est présente dans son oeuvre depuis longtemps ; dans Dora[8], en 1905, on trouve : "[...] j'ai complété ce qui était incomplet, mais, tel un archéologue consciencieux, je n'ai pas négligé, dans chaque cas, de faire connaître ce que j'ajoutais aux parties authentiques."[9] Pourtant, c'est dans ce texte tardif sur les constructions que Freud va en décliner les variations, comparant ce qu'il en est de l'objet matériel de l'archéologue et de l'objet psychique.
Pour l'archéologue, la reconstruction est le but tandis que, pour l'analyste, elle n'est qu'un travail préliminaire : une construction communiquée à l'analysant produit chez lui un nouvel afflux de matériel qui appelle une autre construction.
Il s'agit pour l'analyste et l'analysant d'un travail qui avance au pas à pas et de manière incertaine, chaque construction est incomplète et ne produit au mieux qu'une parcelle de l'expérience oubliée. S'ensuit un débat sur la manière dont elle est reçue pour l'analysé : peu importe le oui ou le non, l'un comme l'autre n'ayant que valeur indicative pour apprécier si la construction était fondée ou non.
On peut noter au passage les connexions que Freud établit avec l'interprétation, remarque qu'il reprend dans son texte inachevé Abrégé de psychanalyse, en 1938, où il précise que ce travail de construction, d'interprétation, doit intervenir "à l'instant propice" :
"En règle générale, nous attendons, pour lui communiquer notre construction, nos explications, que le patient soit lui-même si prêt de les savoir qu'il ne lui reste plus qu'un pas à faire, celui de la synthèse décisive. Si nous procédions autrement, si nous lui jetions à la tête, avant qu'il y ait été préparé, nos interprétations, celles-ci resteraient inefficaces ou provoqueraient une violente explosion de résistance qui gênerait ou même compromettrait la continuation du travail."[10]
Constructions, certes, mais Freud pose là les limites dans lesquelles elles ont des chances d'opérer : d'une lecture d'ensemble du texte, ou remémoration globale des souvenirs perdus envisagée primitivement, il apparaît bien alors qu'elles ne pourront jamais restituer, contrairement à l'archéologie, une vérité d'ensemble qui ne serait d'ailleurs pas à trouver.

Construction, certes, mais qui apparaît plutôt comme une fiction ; l'analyste a à inventer. C'est la partie signifiante de son acte, qui vise à organiser le savoir produit par l'analysant : "C'est plutôt", dit Lacan, dans son séminaire D'un Autre à l'autre "une incitation au savoir"[11]. Comme tel, ce travail de construction se faufilera tout au long de la cure.

La lecture du texte dans la langue de Freud a soutenu mon propos au sens où elle m'a permis d'en écrire la portée signifiante. Je m'attarderai donc sur quelques termes prélevés du texte allemand :
 - das gewünschte, traduit en français par ce que nous souhaitons ; disons plutôt le souhaité, le désiré. Et je poursuis avec Freud : "Das Gewünschte, c'est une image fidèle des années oubliées par le patient, image complète dans toutes ses parties essentielles."[12]

La traduction française enrobe la pointe signifiante du terme allemand qui, lui, met bien l'accent dans la "tâche" de l'analyste sur le désir et la range ainsi du côté de l'acte. "[...] c'est d'ailleurs, de l'acte psychanalytique seulement, qu'il faut repérer ce que j'articule du désir du psychanalyste[13],dit Lacan. Il n'obéit ni à des règles, ni à une technique, mais suppose que l'analyste ait sur lui-même fait un travail lui permettant de saisir la manière dont son désir est pris dans la psychanalyse.
Le fragment de cure de Dora, tel que Freud l'a rapporté, et que Lacan a longuement commenté dans ses séminaires et dans les Ecrits[14], dans "Intervention sur le transfert" est exemplaire pour montrer comment les constructions de l'analyste, telles que Freud les conçoit, ont partie liée avec le désir de l'analyste.
Rappelons seulement ceci : Freud propose à Dora "Vous aimez M. K.", et elle répond "non !". Il poursuit : "Non seulement vous aimez M. K. mais également votre père, raison pour laquelle vous lui en voulez tant de l'intérêt qu'il porte à Mme K." Dora dit encore "non !" et indique à Freud que "c'est fini maintenant". A la séance suivante, elle déclarera : "Ce n'est pas grand-chose, ce qui est sorti."[15]
 Les constructions - interprétations proposées par Freud sont refusées par Dora et sont basées sur des points théoriques auxquels Freud tient beaucoup : parvenir à faire la preuve du trauma psychique de l'hystérique, retrouver par le rêve le désir infantile.
Ces points seront des points d'aveuglement pour Freud qui a fait, dit Lacan, "une insuffisante appréciation du lien homosexuel qui unissaient Dora à Mme K."[16]. Ils pousseront Dora hors analyse.
Je poursuivrai mes prélèvements dans la langue allemande et montrerai comment Freud a fait prévaloir la dimension symbolique dans le travail de l'analyse. "Il s'agit bien précisément de repérer que le travail se compose de deux morceaux (Stücke) totalement différents, qu'il se déroule sur deux scènes, (Schauplätze) distinctes et concerne deux personnes (Personen) auxquelles est indiqué à chacune un devoir autre." Or, dans la traduction française, "Ici nous devons nous rappeler que le travail analytique consiste en deux pièces entièrement distinctes, qui se jouent sur deux scènes séparées et concernent deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent."[17], s'il est bien question des deux scènes, les personnes deviennent des personnages et les morceaux, des pièces, faisant prévaloir la dimension imaginaire de la relation transférentielle. Freud avait pris soin, lui, en indiquant fortement l'écart entre les deux protagonistes, de privilégier le travail du côté symbolique. On peut supposer qu'il visait ses élèves, tel Ferenczi qui avait développé la pratique de l'analyse mutuelle[18], ou des théoriciens du contre-transfert misant tout sur la dimension imaginaire de la relation transférentielle.
Enfin, pour évoquer le travail analytique du côté du réel, j'extrairai le terme de Übereinstimmung traduit en Français par ressemblance. Poursuivant sa comparaison avec l'archéologie, Freud note une fois de plus la ressemblance (Übereinstimmung) dans leur travail de construction, à ceci près, précise-t-il, que l'analyste a la chance de travailler sur du vivant.[19]
Übereinstimmung, littéralement "accord de voix par-dessus", traduit communément par "à l'unisson", renvoie bien à l'aspect pulsionnel de la tâche de l'analyste, analyse du côté du vivant, du réel, de la voix.
Ressemblance : la traduction française, elle, accentue encore le versant imaginaire.

*
 * *

Dans ce texte de la fin de sa vie, Freud à la fois stigmatise ce terme qu'il met en titre de son article et s'attache à en indiquer la valeur relative.
Il précise que la construction n'a de valeur que de Vermutung (supposition), qui attend examen, confirmation ou rejet, désignant ainsi la valeur de l'après-coup dans cette opération.
Récurrence de la construction dans la cure, cela suppose qu'elle ne peut opérer en un acte mais participe à une toute petite levée de refoulement ; ou plus souvent comme le fait remarquer Freud, elle produit un souvenir à côté, überdeutlich, sur-signifiant ; ses qualités intrinsèques peuvent bien être attribuées aux souvenirs-écran, Deckerinnerungen, dont la fonction viserait à préserver le refoulement.
Pour Freud, il pourrait même s'agir d'hallucination : ce qui ne peut être symbolisé revient dans le réel, la force de l'hallucination venant recouvrir le vu ou l'entendu de la scène primitive chez l'enfant qui ne parle pas, (kaum sprachfähig : à peine capable de parler).[20]
Par ailleurs, l'incomplétude, Unvollständigkeit, est bien repérée par Freud dans la réponse fournie par l'analysé : que ce soit oui ou non ! Le "oui n'a de valeur que s'il est suivi de confirmations indirectes", avec production immédiate "de nouveaux souvenirs qui complètent et élargissent la construction."[21] "Le non de l'analysé est tout aussi équivoque que le oui" et "n'exprime que rarement un refus justifié". "Puisque toute espèce de construction est incomplète et ne saisit qu'une parcelle de l'expérience oubliée, nous sommes libres d'admettre que l'analysé ne dénie pas proprement ce qui lui a été communiqué, mais qu'il maintient sa contradiction en fonction de la partie non encore dévoilée. [...] La seule interprétation sûre de son non est donc que la construction a été incomplète et qu'elle ne lui a sûrement pas tout révélé."[2]0

Les remarques de ces derniers textes tendent à montrer que Freud a renoncé à une grande partie de son ambition :

 - 1903 : construire le matériel inconscient ;
 - 1922 : reproduire les souvenirs oubliés de l'enfance...
 Si le thème de la construction insiste au long de son oeuvre, c'est sans doute parce qu'il est concerné par l'acte analytique en tant qu'il inscrit dans sa structure la répétition.
 Constructions au pluriel, répétition désignent la place de l'objet perdu. La construction qui a(vait) l'air de viser l'unité, le Un, Einheit, vise plutôt le Un du trait unaire, einzige Zug. Le sujet trouve dans l'analyse l'unité, au sens du Un qui le divise, Einzigheit : la construction du fantasme, établissant le lien - désir de... - du sujet à l'objet, en tant qu'objet manquant qui cause le désir, va faire rencontrer au sujet une faille, et sans cesse un point d'impossible à construire.
Le travail de construction du fantasme fondamental présente lui aussi "[...] l'apparence d'une construction", mais pour mieux "alimenter la fuite de sens dans le trou du discours auparavant bouché par l'objet".[22]
Construire - déconstruire : au terme de son oeuvre et dans l'après-coup de son propre parcours, Freud a donc retravaillé ce terme.

On aura remarqué son insistance à ranger ce travail de construction du côté de la "tâche" pratique de l'analyste, praktische Aufgabe, comme s'il avait voulu ravaler la portée signifiante de son concept. Reste le thème de son dernier paragraphe, la vérité historique, die historische Wahrheit : "Si l'on considère l'humanité comme un tout et qu'on la mette à la place de l'individu isolé, on trouve qu'elle a aussi développé des délires inaccessibles à la critique logique et contredisant la réalité. [...] Leur pouvoir provient de leur contenu de vérité historique, vérité qu'ils ont été puiser dans le refoulement des temps originaires oubliés."[23]

Freud annonce son ultime recherche, celle qui lui tient encore tellement à coeur. Il écrit à Arnold Zweig, le 5 mars 1939 : "Je n'attends plus que le Moïse, qui doit paraître en mars encore, et après je n'aurai plus besoin de m'intéresser à aucun livre de moi jusqu'à ma prochaine renaissance."[24]
Avec ce thème ultime de la vérité historique, Freud a nommé le refoulement originaire.
Février 1992