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 La logique du fantasme  (3)
 

 Jacques Lacan
 

30 novembre 1966


 
 
 
 
        Aujourd'hui, vous allez entendre un travail, une communication de Jacques-Alain Miller. Ceci - dont je vous ai averti la dernière fois, peut-être un peu tard, une partie de l'assemblée étant déjà dispersée au moment où j'en ai fait l'annonce - marque que je désire que reste fondé ce nom curieux de séminaire, qui fut attaché à mon enseignement depuis Sainte-Anne où comme vous le savez, il s'est tenu pendant dix ans.

        Je n’ai parlé d'abord que des deux années qui ont précédé - ici. Vous savez, certains d'entre vous à votre grand désagrément, que j'ai voulu que ce séminaire se tint d'une façon effective, croyant que cette effectivité devait être liée à une certaine réduction de cette audience si nombreuse et si sympathique que vous me donnez par votre assiduité et votre attention et, mon Dieu, tant d'assiduité, d'attention méritent bien des égards, lesquels m'ont rendu ce que la réduction de l'audience nécessitait de triage - bien difficile. De sorte qu'au total votre nombre, s'il arrivait à être plus réduit, ne l'était pas tellement que, du point de vue de la quantité - qui joue un rôle si important dans la communication - les choses eussent à proprement parler changé d'échelle - ce n'était pas le cas. C'est ce qui m'a fait, cette année, laisser en suspens la solution de ce difficile problème. C'est-à-dire que jusqu’à nouvel ordre et sans m'y engager aucunement, je ne ferme aucun de ces mercredis qu'ils soient terminaux, semi-terminaux ou autres.

        Seulement, ce nom de séminaire, je désirerais au moins qu'il fut maintenu - et sous un mode plus marqué qu'il ne le fut à la fin à Sainte-Anne, où bien sûr jusque même dans les toutes dernières années, il y eut des réunions où je déléguais la parole à tel ou tel de ceux qui me suivaient alors. Néanmoins, il reste bien quelque chose qui suspend cette appellation de séminaire entre l'usage propre d'une catégorie, un endroit où quelque chose doit s'échanger, où la transmission, la dissémination d'une doctrine doit se manifester comme telle, c'est-à-dire en voie de véhiculation, il restait bien une ambiguïté entre cet usage propre de la catégorie et je ne sais quel autre usage, pas à proprement parler du nom propre, car toute la discussion du nom propre pourrait s'engager là-dessus, disons d'une nomination par excellence laquelle nomination par excellence deviendrait une nomination...  par ironie.
    Dès lors, je crois que pour bien marquer que ce n'est pas l'état de choses où j'entends que se stabilise l'usage de cette appellation, vous verrez périodiquement intervenir un certain nombre des... personnes qui y montreront... qui s'y montreront disposées.

       Assurément Jacques-Alain Miller, pour en inaugurer la suite, a quelque titre cette année puisqu'il vous a fourni cet index dans mon livre, index raisonné des concepts, qui, d'après tout ce que j'entends, a été fort bien venu pour beaucoup qui trouvent grand avantage à ce fil d'Ariane qui leur permet de se promener à travers cette succession, en effet, d'articles, où telle notion, où tel concept comme le terme est employé à plus juste titre, se retrouve à des étages divers. Tout petit détail : je signale, pour répondre à une question qui m'a été posée par quelqu'un, que dans cet index, les chiffres italiques marquent les passages essentiels et que les chiffres droits ou romains comme on dit, marquent des passages où la notion ou le concept est intéressé d'une façon plus "en passant", il arrive qu'à la page qui vous est désignée, ce qui est référé ainsi tient simplement en une indication dans une ligne, dans la page. C'est vous dire le soin avec lequel ce petit appareil si utilisable a été construit.

     Voilà, à ce propos, on m'annonce que le livre est, comme on dit, en ce franglais que quant à moi je ne répudie pas : out of print, ce qui veut dire : épuisé. Je trouve out of print plus gentil, épuisé ... (rires), on se demande ce qui lui est arrivé.
    J'espère que cet out of print ne durera pas trop longtemps, c'est ce qu'on appelle un succès, hein, mais un succès de vente ; ne préjugeons pas de l'autre succès. Il reste tout à attendre et après tout c’est même ce qui laisse ouverte sa question, car on a pu remarquer que c'est un livre que je ne me suis pas beaucoup pressé de mettre dans la circulation.
    Si donc j’ai tellement tardé à le faire, on peut se poser la question : pourquoi maintenant ? Qu'est-ce que j'en attends ? Il est bien clair que la réponse que ça vous serve n'était pas moins valable il y a une année ou deux et même bien avant. La question n'est donc pas simple. Elle intéresse tout ce qu'il en est de mes rapports avec quelque chose qui joue là la fonction de base, à savoir la psychanalyse sous sa forme incarnée, nous dirions vite, ou bien encore assujettie, autrement dit avec les psychanalystes eux-mêmes. Il est certain qu'il y a eu beaucoup d'éléments qui m'ont paru motiver que ce que j'essayais de construire restât dans un champ réservé, qui permit en quelque sorte la sélection qui s'est faite de ceux qui voulaient bien se décider à reconnaître ce que l'étude de Freud impliquait comme conséquences dans leur pratique.
    Finalement les choses ne se passent jamais tout à fait de la façon que l'on calcule, en ces difficiles matières où la résistance n'est pas à proprement parler localisée à ce qu'il faut désigner au sens étroit de ce terme dans la praxis analytique, mais où elle a une autre forme, où le contexte social n'est point sans portée. C'est bien ce qui me rend fort délicat de m'en expliquer dans une si vaste audience.
    C'est bien pourquoi, tout ce qui concerne ce que j'appellerais les relations extérieures de mon enseignement, car je n'envisage pas autrement tout ce qui peut se manifester de brouhaha et de remue-ménage autour d'un certain nombre de mes termes, auxquels je ne me vois pas d'un très bon oeil associé, dont celui de structuralisme, qui pour l'instant bénéficie d'une certaine vogue, n'est pas le moindre à m’inspirer cette méfiance, néanmoins, là encore, ce n’est pas, sauf à ce que j'y sois forcé par quelque incidence de ce que j'appelais tout à l'heure le succès du livre, c'est ce à quoi je ne suis nullement disposé à prendre du temps ici, à mordre sur ce temps mesuré où vous voyez, où vous devez sentir à peu près, par votre expérience de ces dernières années, que je n'ai pas de temps à perdre, si je veux énoncer devant vous les choses au niveau de la construction que vous m'avez vu inaugurer dans son style par mon dernier séminaire et les points où j'ai entendu établir l'amorce de cette logique que j'ai à développer devant vous cette année.

    Dès lors, et comme tout de même ce livre existe avec les premiers mouvements qu'il entraîne, lesquels seront suivis d'autres, et qu'en somme les deux ou trois points que je viens de faire surgir comme ça, comme principaux, mais il y en a d'autres, risquent de rester pour vous en suspens, je crois à ce titre devoir vous avertir que vous en trouverez, ma foi, l'explication au moins une explication suffisante telle qu'elle vous permette de répondre au moins à une partie de ces questions qui peuvent pour vous, rester en suspens, dans deux sortes d'entretiens, comme on dit, ou d'interviews encore, qui vont paraître, je crois, si mon information est bonne : cette semaine, dans des endroits, mon Dieu, qui n'ont rien d'une foire, qui s'appellent respectivement le Figaro littéraire et les Lettres françaises, où peut-être vous en saurez sur ces points, un peu plus long. En outre, comme je ne peux pas m'empêcher, chaque fois que j'ai un de ces modes de relation extérieure,d'y mettre quand même un petit peu de ce qui est en cours, il est possible que vous trouviez par-ci par-là quelque chose qui se rapporte à notre discours de cette année.

    Il est évident que j'ai quelque scrupule, par exemple, comme je l’ai fait la dernière fois, à vous parler de la répétition du trait unaire, et comme se situant, s'instaurant fondamentalement de cette répétition dont on peut dire que ça n'arrive qu'une seule fois, ce qui veut dire tout de même qu'elle est double, sans ça il n'y aurait pas de répétition, ce qui d'emblée, en somme, pour quiconque veut un peu s'y arrêter, instaure dans son fondement le plus radical la division du sujet, je ne peux pas avoir un peu de scrupule à l'avoir énoncé devant vous la dernière fois presque en passant, alors qu'à ce congrès qui s'est passé à John's Hopkins, comme un certain nombre d'entre vous le savent au mois d'octobre, je l'ai mâché pendant environ trois quarts d'heure. C'est peut-être que je vous fais plus grand crédit qu'à mes auditeurs d'alors ; certains échos reçus depuis m'ayant montré que l'oreille structuraliste, pour reprendre le terme de tout à l'heure, eh bien mon Dieu, l'oreille structuraliste, quels qu'en soient les tenants dans l'occasion, est capable de se montrer un peu dure de la feuille ! (rires)
    Il est deux autres endroits plus inattendus encore, ou vous verriez peut-être ...
    - de la salle :  "on n'entend pas !"
    - Dr. Lacan : quoi ? qu'est-ce qui n'entend pas ? Il y a combien de temps que vous n'entendez rien ? (rires)...
    ... bon, alors, dans des endroits plus inattendus encore, vous pourrez peut-être trouver sur ces différents thèmes, jusques et y compris ces petites indications amorces, mon Dieu, qui ne sont jamais trop tôt venues, sur certains thèmes que j'aurai à développer par la suite et par exemple, en passant, sur la fonction du préconscient, chose curieuse, dont il ne semble pas, que depuis un bon bout de temps, c'est-à-dire depuis qu'on mêle tout en croyant le maintenir distingué, on ne s'occupe somme toute pas tellement des fonctions que Freud lui réservait, c'est glissé au passage, si mon souvenir est bon, dans un de ces entretiens, je ne sais plus lequel, auquel donc il convient d'ajouter les deux autres, inattendus, je pense, pour vous, qui sont des entretiens à l'O.R.T.F.
    Il y en aura un vendredi prochain à 10H 45, c'est ce qu'on appelle m'a-t-on assuré une heure de grande écoute ! (rires). Je pense... pas pour tous ceux qui ici m'écoutent à cette heure, précisément, parce que je pense qu'à cette heure de "grande écoute" ils sont à l’hôpital, enfin tant pis, vous vous arrangerez comme vous pourrez et j'espère après tout pouvoir communiquer ce texte, si là-dessus la Radio veut bien m'en donner l'autorisation. Il y en aura un autre lundi, vous voyez qu'ils sont pressés. Le premier, c'est Georges Charbonnier qui a bien voulu, je ne dirais pas le recueillir, m'en donner la place et le second c'est M.Sipridio grâce à qui vous aurez peut-être quelque chose de plus vivant que le premier, puisque ce sera un dialogue avec la personne la plus qualifiée pour le soutenir, nommément François Wahl qui est ici et qui a bien voulu se livrer avec moi à cet exercice.
    Donc maintenant ...
    Dans la salle : "à quelle heure ?"
    Eh bien, à ce qu'il paraît, que c'est à . .. ça je ne vous jurerais rien, il parait que c'est à partir de 6 H et quart, seulement on ne parle pas que de mon livre et je ne peux pas très bien vous dire à quel rang il apparaîtra entre 6 H un quart et 7 H, chacun ayant son quart d'heure...
    Quoi donc, il reste une question ? C'est une heure de grande écoute... (rires) qui en général est accompagnée de ... Voilà, enfin on verra la suite de tout ça.

    Et, maintenant je donne la parole à Jacques-Alain Miller (la salle : oh !)

   Je vais quand même vous donner communication de quelque chose de très amusant, qui m'a été apporté par un fidèle, c'est une petite communication qui est faite par une sorte de revue spéciale, liée, je pense, autant aux machines I.B.M. que à ce qu'on en fait sur un niveau expérimental dans le Massachusets Institut of technology M.I.T. , comme on dit communément et qui nous parle de l'usage d'une de ces machines d'un rang élevé comme il s'en fait maintenant, à laquelle on a donné, et certainement pas pour rien, le nom d'Elisa. Elle s'appelle tout au moins Elisa pour l'usage qu'on en fait , que je vais vous dire ... Elisa est comme vous savez la personne que dans une pièce bien connue, Pygmalion, la personne à qui on apprend le beau parler ; ce doit être une petite vendeuse de bouquets de fleurs dans les plus courantes des rues de Londres et qu'il s'agit de dresser à pouvoir s'exprimer dans la meilleure société, quand on remarque qu’elle n'en fait point partie. C'est quelque chose de cet ordre qui surgit avec la petite machine, à la vérité ce n'est pas à proprement parler de cela qu’il s'agit, qu'une machine soit capable de donner des réponses articulées, simplement quand on lui parle, je ne dis pas quand on l'interroge, c'est une chose qui s'avère être maintenant un jeu et qui met en question ce qui peut se produire d'obtenir ces réponses chez celui qui lui parle. La chose, ma foi, n'est pas absolument articulée d'une façon qui satisfasse complètement à ce qu'une situation, en effet, pour nous si utilisable, qui nous donne une référence si intéressante dans le discours poursuivi ici, il n'est pas à proprement parler énoncé d'une façon qui nous satisfasse complètement, autrement dit qui tienne compte du cadre où nous pourrions l'insérer, néanmoins c'est fort intéressant parce qu'il y est en fin de compte suggéré quelque chose qui pourrait être considéré comme d'une fonction thérapeutique de la machine et pour tout dire, ce n'est rien de moins que l’analogue d'une sorte de transfert qui pourrait se produire dans cette relation dont la question est soulevée.

    La chose ne m'a pas déplu. Je voudrais simplement à ce propos...  puisqu'aussi bien ce n'est pas sans rapport avec tout ce que je laisse ouvert concernant la façon dont en somme j'ai à manier la diffusion de ce qu'on appelle mon enseignement, je pourrais dire que ce que vous trouverez comme maniement d'une première chaîne symbolique, destinée dans son temps, pour moi, à donner la notion dont il fallait que les psychanalystes conçussent... la notion à laquelle il convenait que leur esprit s’accommodât, pour se centrer d'une façon convenable sur ce que Freud appelle remémoration, pour leur donner de cela une sorte de modèle suggestif dans la construction de cette chaîne symbolique et de sa sorte de mémoire à elle, incontestablement consistante et même insistante, laquelle est articulée dans ce qui vient maintenant dans ce livre, au second, disons chapitre ou temps, c'est-à-dire dans la position inversée où l'Introduction à la Lettre volée qui précède, est fixée dans ce livre, c'est-à-dire juste après La Lettre volée.
    Je rappelle à ceux qui m'entendaient alors que cette construction, comme toutes les autres, a été faite devant eux et pour eux, pas à pas, et que je suis parti très exactement, d'abord d'un examen à partir d'un texte de Poe, de la façon dont l'esprit travaille sur ce thème, peut-on gagner au jeu de pair ou impair ? et que mon second pas a été celui-ci : d'imaginer une machine, précisément de cette nature et ce qui est effectivement produit ne diffère en rien de ce que j'avais articulé alors, simplement : la machine est supposée par le sujet être munie d'une programmation telle qu'elle tienne compte des gains et des pertes.
    Je veux dire qu'à partir de ceci que le sujet l'interrogerait, la dite machine, en jouant avec elle au jeu de pair ou impair, à partir de cette seule supposition, qu'elle a au moins pendant un certain nombre de coups, la mémoire de ses gains et de ses pertes, on peut construire cette suite de +, +, -, +, - ...  lesquels englobés, réunis dans une parenthèse d'une longueur type et qui se déplace d'un cran à chaque fois, nous permet d'établir ce trajet que j'ai construit et sur lequel je fonde ce premier type le plus élémentaire de modèle ... Nous n'avons pas besoin de considérer la mémoire sous le registre de l'impression physiologique, mais seulement du mémorial symbolique...
    C'est à partir d'un jeu hypothétique avec ce qui n'était pas encore peut-être déjà en état de fonctionner alors à ce niveau, mais qui quand même existait comme tel, comme machine électronique, c'est-à-dire aussi bien comme quelque chose qui peut s'écrire sur le papier, c'est la définition moderne de la machine, c'est à partir de là, donc bien avant que cela vienne tout à fait à l'ordre du jour des préoccupations des ingénieurs, qui se consacrent à ces appareils, vous le savez, toujours en progrès, puisqu'on en attend rien de moins que la traduction automatique, c'est à partir de là, qu'il y a quinze ans, j'ai construit un premier modèle à l'usage propre des psychanalystes, dans la fin de produire en leur mens, mind, cette sorte de décollement nécessaire de l'idée que le fonctionnement du signifiant est forcément la fleur de la conscience, ce qui était alors à introduire d'un pas absolument sans précédent.

   A vous ...

   (Suit l'exposé de Jacques-Alain Miller)

    [...] assuré, enfin, n'est-ce pas ... la parfaite aisance de son exposé,
... est ce qui correspond, étaye, fonde ce que la dernière fois, j'ai introduit comme étant le point de départ absolument nécessaire à toute logique, qui soit proprement celle qu'exige le terrain psychanalytique. Je considère que ce ... commentaire n'a nullement, d'ailleurs, la portée d'une réduplication et il vous a montré quelque chose, dans la confrontation avec le premier, en quelque sorte, des groupes, au sens logico-mathématique du terme, qui a été donné par le groupe de Boole et la confrontation de ce groupe de Boole, en tant que lui-même se trouve apparemment beaucoup plus homogène avec la logique classique, vous en avez vu que de ce groupe même, il nous est permis de construire cette précédence logique, cette nécessité qui distingue radicalement le statut de la signification et son origine dans le signifiant, je trouve que vous avez eu là, à la fois, une démonstration fort élégante et en même temps que ceci constitue un temps qui était nécessaire pour l'assimilation, en quelque sorte, et le complément, le contrôle, la configuration de ce que, la dernière fois, j'ai réussi à apporter devant vous et dont vous aurez la prochaine fois la suite.


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