Dans le troisième chapitre,
Freud, après avoir rappelé le but et l'évolution de
la technique analytique, les difficultés pour que le sujet abandonne
ses résistances, issues de processus secondaires de défense
utilisés par le moi, le fait que la tendance à la reproduction
ne peut être inhérente qu'au refoulé, en arrive à
franchir ce pas nouveau et essentiel, véritable étape dans
son élaboration théorique : un déplaisir pour le moi
peut ne pas être en contradiction avec le principe de plaisir,
puisque, déplaisir pour un système, il signifie satisfaction
pour l'autre.139
Le retour éternel du même,
répétition des mêmes expériences psychiques,
n'est pas étonnant quand le névrosé reproduit événements
et situation affective de son enfance, de lui-même, malgré
l'apparence d'un destin malheureux le poursuivant... Mais qu'en est-il
lorsque la personne reste passive à l'égard de ce qui lui
arrive? Telle femme ayant à trois reprises perdu chacun de ses maris
après son mariage...
ou Tancrède coupant en deux
le grand arbre où l'âme de sa bien-aimée Clorindre,
défunte, s'était réfugiée...
Exemples de destinée qui amènent
Freud à supposer l'existence dans la vie psychique d'une tendance
irrésistible à la reproduction, à la répétition,
tendance qui s'affirme sans tenir compte du principe de plaisir, en se
mettant au-dessus de lui. Et ceci admis, rien ne s'oppose à ce que
l'on attribue à la pression exercée par cette tendance aussi
bien les rêves du sujet atteint de névrose traumatique et
la manie que la répétition qui se manifeste dans les jeux
des enfants.140
Principe de plaisir et principe de
réalité s'avèrent liés l'un à l'autre
dans un rapport dialectique et une dynamique où il reste à
préciser la façon dont le sujet parvient à s'y inscrire...
Or tandis qu'il élabore pas
à pas et remanie sa théorie de la libido, un paradoxe semble
apparaître dans la nature même de la répétition,
paradoxe qui n'est peut-être pas sans rapport avec cette caractéristique
étrange de la pulsion, sorte de "contrariété" inhérente
à la nature de la pulsion, sorte "d'indétermination" difficile
à saisir tout d'abord dans le texte de 1920, et que vont peu à
peu préciser les textes suivants, "Le moi et le ça"[141],
etc. jusqu'aux "Nouvelles conférences sur la psychanalyse"[142]
où il résume son cheminement.
En effet, à partir du ch.IV,
il devient plus difficile de suivre pas à pas les détours
de la pensée de Freud: tout en procédant selon la même
approche logique, fondée sur un certain binarisme, à partir
de couples d'oppositions s'étant succédé les uns aux
autres depuis sa première théorie de l'appareil psychique
- à la première opposition entre instincts de vie et de mort...
-, tout en s'inspirant encore à l'époque de conceptions tant
biologique qu'énergétique, s'inscrivant toujours dans ce
même type de logique, il tente en fait de cerner la fonction de la
pulsion de mort en l'intégrant à un cadre logique d'où
elle semble à chaque fois échapper, l'obligeant à
sortir des limites de ce cadre. Il existe une dissymétrie radicale
entre le fonctionnement de l'inconscient et celui du moi, et le paradoxe
sur lequel il vient buter réside en partie dans cette impossibilité
à symétriquement ajuster ces deux systèmes, suivant
l'interaction permanente des deux principes de plaisir et de réalité.
A ce point, il peut être utile
de garder à l'esprit les trois temps de sa théorie des pulsions,
tels qu'il les évoque dans une petite note en bas de page, dès
l'Au-delà[143], dans son étude
"Le moi et le ça"[144] en 1923,
avec la mise en place de la seconde topique, enfin en 1932 dans les "Nouvelles
conférences"[145].
Parti d'une approche biologique dans
les premières années de sa recherche, il en arrive vers la
fin à une référence mythologique: La théorie
des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont
des êtres mythiques à la fois mal définis et sublimes.146
- premier temps: les deux principaux
besoins vitaux sont la faim et l'amour, - Freud trouve là son inspiration
dans l'oeuvre de Schiller -. A partir de ces deux groupes de pulsions,
au premier plan la survivance de l'individu à laquelle visent la
faim et les besoins naturels, au second plan celle de l'espèce dont
la nécessaire reproduction est assurée par les pulsions sexuelles,
Freud, après avoir constaté que ces deux types d'instincts
non seulement n'avaient guère de point commun, n'étaient
pas solidaires l'un de l'autre, mais de plus se contrariaient souvent,
dans la vie animale, propose la distinction entre les pulsions du moi et
les pulsions sexuelles.
- second temps: avec l'introduction
du narcissisme, cette distinction perd de son intérêt. Freud
réunit ces deux types de pulsions sous l'unique nom de libido, circulant
librement entre le moi et l'objet: La libido du moi ne cesse jamais
de se transformer en libido objectale et vice-versa.147
- troisième temps: la notion
d'une discordance à l'intérieur même de la vie pulsionnelle[148]
s'imposant à lui, cette contrariété inhérente
à la nature de la pulsion l'amène à reconstruire sa
théorie de la libido avec la pulsion de mort. Il revient à
un dualisme entre les pulsions, mais déplacé par rapport
au premier : pulsions de la libido et les autres, résultant de la
pulsion de mort, les premières dirigées vers le moi et l'objet
et les secondes attribuées en 1920 au moi (Cf. fin du chapitre VI
de l'Au-delà)149.
C'est avec ce troisième temps
logique que sa théorie des pulsions se trouve déplacée
dans le champ mythologique, avec l'introduction de la référence
à Eros.
Revenons aux quatre derniers chapitres
de L'Au-delà du principe de plaisir :
Freud, cherchant toujours à
comprendre le fonctionnement psychique suivant les lois du principe de
plaisir, lois de régulation qui tendent après toute stimulation
à tout ramener au repos et à l'équilibre, constate
d'abord qu'il est des exceptions[150]:
s'attachant à l'exemple des rêves d'angoisse dans la névrose
traumatique, rêves qui obéissent plutôt à la
tendance répétitive, il ne remet pourtant pas en cause la
prévalence du principe de plaisir. De telles exceptions posent question
mais ne lui semblent pas encore suffisantes. Pourtant que signifierait
le caractère apparemment inépuisable de cette répétition?
Quelle est la nature de ce principe différent du principe de plaisir,
peut-être plus originaire, plus fondamental puisqu'il ne semble pas
lui obéir ni en dépendre? Comment l'articuler à son
élaboration théorique du moment, basée sur cette prévalence
du principe de plaisir auquel se subordonne le principe de réalité
de façon parfois indirecte mais toujours constante, prévalence
constitutive de l'organisation psychique ?
Il définit dans le chapitre
VI la libido comme la tendance d'un organisme à se grouper avec
d'autres organismes, la structure multicellulaire des organismes leur permettant
de prolonger la durée de leur vie, tendance à l'union (Eros),
qui ne se comprend que dans son rapport à la tendance opposée,
destructrice, qui cherche le retour le plus direct et le plus rapide à
la matière inanimée. Pour cela, il prend appui sur des conceptions
biologistes de son époque[151],
d'abord la distinction de Weismann (Uber Leben und Tod, 1892)
entre soma et plasma germinatif, puis la théorie dualiste de Hering
selon laquelle se dérouleraient dans la substance vivante deux groupes
de processus vitaux opposés, les processus de construction/assimilation,
et les processus de destruction/désassimilation.
Ainsi tente-t-il de distinguer du
principe de plaisir l'originalité de ce qui tend à ramener
l'animé vers l'inanimé, à savoir cette tendance dite
répétitive.
Or si l'on revient à l'opposition
antérieure entre principes de plaisir et de réalité,
même en considérant comme il le fait que le principe de réalité
s'avère aussi répondre aux lois du principe de plaisir, on
achoppe néanmoins sur la notion de répétition. Si
le principe de plaisir recherche avant tout la fin de toute excitation
et de toute décharge, donc le retour à l'équilibre,
une autre tendance recherche, elle, à relancer sans cesse un état
de tension et de déséquilibre afin de retarder le retour
au repos.
Alors, Freud en vient à reconnaître
deux fonctions de la répétition :
* une tendance restitutive, qui répond
bien au principe de plaisir, et qui se repère par exemple dans le
jeu de l'enfant : il n'y a pas là d'opposition au principe de
plaisir car la répétition, le fait de retrouver l'identité
sont déjà en eux-mêmes une source de plaisir.152
* une tendance plus originale, qui
dépasse les lois du principe de plaisir dont elle reste indépendante,
phénomène sur lequel est fondée l'analyse, à
la faveur du transfert...
La difficulté reste alors
celle de leur articulation. C'est à ce point qu'est franchie la
limite du champ de la vie organique: ce qu'il appelle automatisme de répétition
ne peut se comprendre qu'en rapport avec l'instinct de mort, parfois comparé
au principe de Nirvana.
Ce paradoxe initial autour de la
répétition ne pourrait donc s'entendre qu'à envisager
deux aspects de la répétition:
* ce qui d'une part est du
côté des instincts de mort, ce qui va contre la vie, sur un
versant réel ;
* ce qui d'autre part s'y opposerait,
sur un versant symbolique, comme insistance signifiante.
Le Fort-da illustre bien ce double
aspect et cette antinomie d'ordre interne. La difficulté que rencontre
Freud à ce moment-là et celle à laquelle se heurte
à sa suite le lecteur résulterait donc de cette antinomie
interne à la répétition. A l'opposition chez Freud
entre ces deux types de pulsions, binarisme auquel échappe en partie
le procès de la répétition en tant qu'il est essentiel
et déterminant dans le fonctionnement de l'inconscient, va répondre
un autre concept proposé par Lacan, comme ce qui serait à
la fois plaisir et déplaisir, satisfaction comprenant en elle-même
sa propre négation et en ce sens correspondant bien à ce
caractère "mal défini", porteur d'une "contrariété
interne", "sublime" de la vie pulsionnelle: le concept de jouissance, où
l'antinomie est d'ordre strictement interne, nouveau type de satisfaction
incluant en lui-même son contraire...
Alors la répétition,
sous son versant non symbolique mais réel, est à situer du
côté de la jouissance; par contre, sous son versant symbolique,
en tant que ressort même de la logique du signifiant, phénomène
constitutif du passage de l'être vivant de l'ordre animal à
l'ordre humain, ou de l'instinctif au pulsionnel, constitutif de l'inscription
de l'être humain dans le monde du langage, la répétition
est à situer du côté d'une perte de jouissance, de
ce qui vient faire obstacle à la jouissance, de ces détours
et rallongements perpétuels du chemin allant tout droit vers la
mort.
Autrement dit, deux pistes se
profilent et se répondent quant à la répétition
:
- d'un côté la répétition qui renvoie précisément au trait unaire, ainsi nommé par Lacan à la suite de "l'einzige Zug" repéré par Freud, trait unique à partir duquel s'élabore le second type d'identification, tel qu'il est explicité dans le chapitre 7 de Psychologie des foules et analyse du moi[153]. Trait unaire comme repère symbolique à l'origine d'une chaîne signifiante ne se soutenant que de sa pure répétition; trait unaire comme le un comptable, symbole de l'existence de quelque chose qui n'est pas là; trait unaire identique au bâton de l'écriture, à la marque, le premier des signifiants, que l'on retrouve dans la ligne de bâtons à l'école primaire, dans la coche du chasseur préhistorique sur l'os, les coups inscrits par Sade sur le bois du lit... Le trait unaire, en tant que le sujet s'y accroche, est dans le champ du désir, lequel ne saurait de toute façon se constituer que dans le règne du signifiant, qu'au niveau où il y a rapport du sujet à l'Autre. C'est le champ de l'Autre qui détermine la fonction du trait unaire, en tant que de lui s'inaugure un temps majeur de l'identification dans la topique alors développée par Freud - à savoir l'idéalisation, l'Idéal du moi.154
