De l'incidence du discours analytique sur les impasses du monde actuel
une histoire de père
Nombre et père
voir aussi : l'abrégé
parution février 2000
Dans l'ensemble, mon propos serait une lecture critique - selon ce que les structures freudiennes et cette logique subjective particulière élaborée par Lacan permettent d'en écrire - de la fonction du père telle que ce siècle semble en porter l'émergence, une histoire de père, une drôle d'histoire quand même…
Ce sont là fragments d'une recherche sur l'incidence du discours analytique sur le malaise et les impasses du monde actuel : faisant suite à une analyse critique de la distinction structurelle névrose-psychose, telleque Freud encore neurologue la met déjà en place (années 1890), et à un travail sur la répétition auxfondements de la psychanalyse, ces petitsextraits présentent en abrégé la spécificité structurale de la fonction paternelle, telle que Lacan a tenté de la cerner à travers la fonction du nombre, la métaphore paternelle, la mythologie œdipienne, le père mort de Totem et tabou d'où se fonde avec la temporalité la communauté des fils, le passage du cardinal à l'ordinal…Legendre disait avec Lortie qu'il s'agissait de donner statut légalement visible au meurtre et à la représentation du principe de paternité. De fait, ici, c'est la dimension unaire du père que la psychanalyse semble mettre en valeur, avec cet éclairage qui va toujours soulignant la nécessité radicale de cette référence aux noms-du-père dans notre construction sociale et dans la façon dont se sont élaborées nos représentations de la scène fantasmatique de l'interdit. Selon Kojève, c'est de l'intervention d'un tiers dans les affaires humaines qu'il y a droit. Selon Lacan, le nom du père est à référer à ce que la religion nous a appris à invoquer. Que l'unarité soit ainsi implicite à la structure ternaire habituelle de la pensée humaine, sous forme de trinité, de un en trois, ou simplement du trois si récurrent dans la plupart des mythologies, permet que la ternarité comme re-présentification de l'absence, représentation de la mort, fasse tenir de ce vide même deux uns en un deux.
Or depuis quand dit-on papa ? Depuis le XIXè siècle ! En effet le changement de désignation me paraît symptomatique d'un déplacement de la représentation de la fonction du père lors de l'émergence de cette culture industrielle et du salariat, en nouveau lien social, d'où ce paternalisme de rigueur dans la constitution d'un petit monde comme Creusot-Loire, en plein XIXè siècle, et peu avant que n'advienne le triangle œdipien qui depuis supporte bien les bases mêmes de l'identité du sujet, soutenue d'une conception juridique prévalente de l'individu, jusqu'à ce mythe de l'individu en tant qu'il est défini objectivement, en tant qu'il existerait séparément du collectif, dans le cadre de cette idéologie marchande qui lui dénie dans le même temps toute subjectivité au nom des nécessités du marché. Nous en voyons une des dérives actuelles avec l'ego-psychology, les diverses notions de moi autonome et autres aberrations comme les présumées thérapies comportementalistes parfois proposées aux autistes par exemple.
Depuis quand se récite le
Notre
père, le singulier d'un père qui conjoint, unit le pluriel
des frères notre… Comment appelle-t-on le/son père
selon les époques ? Etc. Une
généalogie resterait à préciser du père
dans sa dimension ternaire. Quel
père surgit du salariat et de la coupure où nous a plongés
d'abord la naissance de la science moderne, puis l'industrialisation et
le passage au salariat du XIXè ? De quel refoulement collectif,
ou Verleugnung collective, s'agirait-il dans cette insistance
actuelle autour des failles de ladite référence paternelle,
à travers l'évolution des représentations dela fonction
paternelle, autour de cette reconstruction d'une mythologie du père,
voire du patriarche, qui viendrait après-coup justifier l'idéal
individualiste et marchand que brandit et impose le monde productiviste
actuel, malentendu selon la façon de faire fonctionner la différence,
la fonction de séparation, de coupure
?
Pratiques de l'exclusion, ségrégation,
lutte des sans-papiers et tout le mouvement des sans… sous
toutes ces formes : malaise dans la civilisation, aux fondements de la
psychanalyse, une affaire de raison.
G.Frege dans sa tentative de parvenir à la définition d'un nombre hors toute représentation, uniquement élaborée à partir de la logique, ie qui ne soit ni un être sensible, ni une propriété des choses externes, après avoir constitué l'appareil logique qu'il présente dans sa Begriffsschrift en 1879, établit la distinction entre concept et objet sur le modèle de la coupure entre fonction et argument ou valeur de cette fonction :
C'est par là que les fonctions se distinguent radicalement des nombres.
[...] L'argument est un nombre, un tout fermé sur soi, ce que n'est nullement la fonction."et un objet admis "sans restriction comme argument ou valeur d'une fonction [...] est tout ce qui n'est pas fonction, ce dont l'expression ne comporte aucune place vide.
Le nombre qui appartient au concept F est l'extension du concept: équinumérique au concept F.
Frege justifie son choix du concept non-identique à soi-même plutôt qu'un autre comme concept sous lequel rien ne tombe, en référence à la définition leibnizienne de l'identité, comme purement logique. Point que A.Badiou présente comme fort discutable : soulignant la difficulté de déterminer a priori un concept dont il est certain que l'extension est vide, il fait glisser cet énoncé de l'identité - choisi par Frege pour ce qu'il était purement logique - du côté de l'ontologique ! "Aucun hégélien, par exemple, n'admettra la validité universelle du principe d'identité.; mais cette parenthèse refermée, le passage du zéro au nombre 1 peut s'effectuer avec la définition suivante du un :
B.Russell, dans une lettre du 16 juin 1902 à Frege, explique quelle contradiction il a repérée dans la construction frégéenne, à partir du principe d'abstraction, selon lequel toute fonction propositionnelle détermine au moins une classe, conçue par Frege comme une entité dans son unicité. En fait, les fondements de la construction du nombre sont plus complexes.
Néanmoins l'intérêt de la démarche de Frege, de se situer à l'époque dans cette perspective anti-psychologique, réside ici dans la remise en cause d'un point zéro qui serait d'origine, d'un dieu créateur, ouvrant ainsi le pas à une réflexion sur une logique de l'après-coup qui pose donc toute cause comme absence et nécessitée par après d'une positivité.
C'est en ce sens que se rejoint cette logique subjective particulière que Lacan élabore à partir de la logique du signifiant : cette fonction de coupure qui se répète dans le passage du zéro au un par l'identification à du vide, à du non-identique à soi-même, opère de la même façon dans la chaîne signifiante, de par la structure même du signifiant qui comprend cette altérité du signifiant à lui-même, du fait qu'il ne saurait par définition se signifier lui-même.
De cette fonction de coupure - à l'oeuvre de par l'articulation unaire inhérente et implicite à tout signifiant, ie ce qui opère comme fonction de renvoi d'un signifiant à l'autre, en assurant donc métonymiquement une continuité syntagmatique - du sujet peut se produire, au niveau de l'énonciation, - soit ce que Lacan désigne par le dire il n'y a de sujet que d'un dire - :
sujet qui s'articule alors de fait à ce que Lacan appelle l'objet a, soit ce qui dans cette division viendrait à la place du non-identique à soi-même, l'objet a se représentant par exemple comme la fonction de la barre sur $, ou comme une objectalisation de la fonction non-identique à soi-même implicite à la structure du signifiant proprement dit, ie du signifiant binaire.
Cela renvoie au trait unaire.
En suivant ce raisonnement un pas plus loin, ne pourrait-on alors considérer que ce qui est en jeu dans le passage du zéro au un, cette fonction de coupure serait implicite à la structure du nombre, de tout nombre dans la suite ordinale, en tant que caractéristique unaire inhérente au cardinal, articulation unaire toujours implicitée dans la continuité même qu'elle assure et rend possible de la suite des nombres ?
La théorie freudienne du refoulement met en évidence cette même dialectique de l'après-coup. Elle est ensuite précisée en 1918, avec l'Homme aux loups et toutes les questions de Freud autour de la réalité historique d'une scène inaugurale ou de l'hypothèse d'une reconstruction après-coup.
Cette logique de l'après-coup tient d'ailleurs une place cruciale chez Freud qui ne cesse d'y revenir, tout au long de sa vie, avec ses douloureuses questions autour du père primitif de Totem et Tabou, à propos de son Moïse, etc. C'est en 1918, avec l'Homme aux loups qu'il la cerne davantage à partir de son doute entre la réalité historique effective (Wirklichkeit) d'une scène inaugurale, primitive, - à l'instar de la scène traumatique d'Emma avec les commis dans la boutique, scène réelle, oubliée, qu'il s'agit de retrouver - et l'hypothèse d'une reconstruction après-coup élaborée à partir du célèbre rêve des loups, à 4 ans, sans que rien ne vienne justifier la réalité historique du coït a tergo parental, quand il avait un an et demi.
Fantasme ou événement réel ? Cette question reste au coeur de sa réflexion - du fait qu'elle est cruciale dans la découverte analytique - sans qu'il parvienne alors à trancher : Il n'est au fond pas très important que ceci soit tranché.
De même sa théorie du refoulement, en 1915, met en évidence cette logique temporelle propre au symbolique :
Le refoulement originaire, tel que Freud l'articule, à partir des processus de retrait d'investissement, de décharge, et de contre-investissement , est opposé au refoulement proprement dit :
En suivant cette perspective, le refoulement originaire dans un premier temps logique est produit nécessairement par le refoulement à proprement parler et c'est l'escamotage de ce moment logique qui permet en fait de l'imaginariser comme antérieur au refoulement secondaire. C'est la structure même du discours et de l'échange qui produit de cette façon ce qu'elle va constituer comme nécessairement déjà là, antécédent.
Ainsi, le refoulement originaire n'est que supposé par l'après-coup de ce qui s'est déjà constitué, par l'après-coup du refoulement proprement dit. Dans cette logique de la production signifiante, le refoulement originaire serait la mise en jeu de la structure du vide.
Lacan, dans le séminaire XI, utilise une formule un peu condensée qui peut sembler problématique ou paradoxale au premier abord avec ce que dit précisément Freud en 1915 : il semble évoquer alors le refoulement originaire sous la forme du S2, signifiant binaire ! En tant que tel, le signifiant chu dans les dessous ne peut assurément qu'être binaire, puisqu'il n'est par définition de signifiant que binaire, mais quand il s'agit du processus à proprement parler du refoulement originaire, Lacan respecte bien la distinction freudienne, en parlant de la signifiance, donc de cette fonction de l'unarité inhérente à la logique du signifiant. Et ce n'est probablement qu'une lecture trop hâtive qui mène fréquemment à cette assimilation du refoulement originaire au S2.
Au début de la "Logique du fantasme", il se montre plus précis en situant bien le refoulement originaire du côté de cette fonction de représentance, donc cette fonction de l'unaire implicite au signifiant comme tel, noté S2, ce qui n'est plus en contradiction avec l'élaboration proposée par Freud.
De toute façon, une telle approche structurale n'a d'intérêt qu'à considérer cette fonction du refoulement originaire, à l'instar de celle de l'unarité à l'oeuvre dans la logique du signifiant, comme un processus dynamique et permanent, ie perpétuellement à l'oeuvre dans la structure d'échange de la parole, et ce d'autant plus qu'il est de la mise en acte effective, ie dans sa dimension contingente, de cette structure d'échange comme l'opérateur logique inaugural et nécessaire.
Pour en revenir en conclusion à ce chapitre au trait unaire, de le rapporter à la structure du vide, de l'absence, ne suffit pas : il serait plus juste de l'entendre maintenant comme présentification de l'absence, - selon le principe d'une identification à du non-identique pour susciter une affirmation, Bejahung primordiale - ce que le propos suivant sur la métaphore paternelle va envisager par le fil du signifiant du nom du père.
Ce trait unaire n'est pas sans évoquer ce que Peirce définit comme priméité, firstness, en la distinguant de la secondéité ou de la tiercéité : la priméité est le mode d'être de ce qui est tel qu'il est, positivement et sans référence à quoi que ce soit d'autre., concept difficile à saisir dans la mesure où là encore - comme pour l'unarité signifiante - on n'a jamais accès directement à cette possibilité positive particulière sans rapport à quoi que ce soit d'autre. Après divers exemples comme la qualité de rouge, l'idée de dureté, considérées hors tout point de vue subjectif, est évoqué le temps : l'idée de l'instant présent, auquel, qu'il existe ou non, on pense naturellement comme à un point du temps où aucune pensée ne peut prendre place ou aucun détail ne peut être séparé, est une idée de Priméité.
Cette idée de présent comme idée de priméité n'est pas sans relation avec ce que Benveniste distingue comme temps spécifique de la langue, alors qu'il se propose d'éclairer deux catégories fondamentales du discours, d'ailleurs conjointes nécessairement, celle de la personne et celle du temps, hors des pièges du psychologisme.
En effet, "tout déroulé dans le temps que nous devions concevoir le discours, cette structure linéaire n'est pas suffisante pour rendre compte de la chaîne du discours concret, de la chaîne signifiante". Benveniste, dans cet article paru la première fois en 1965, précise les différences de structure entre temps physique, chronologique, dont il explicite les trois conditions stative, directive et mensurative, ce temps linéaire qui répond à une conception spatialisée, kantienne en quelque sorte, dont un raisonnement géométrisant pourrait rendre compte, partes extra partes, et temps linguistique, "organiquement lié à l'exercice de la parole", qui "se définit et s'ordonne comme fonction du discours", et à ce titre est sui-référentiel :
- "Le temps a son centre - un centre générateur et axial ensemble - dans le présent de l'instance de parole".
- "Le seul temps inhérent à la langue est le présent axial du discours et ce présent est implicite" .
C'est de cette fonction temporelle singulière, de "ce présent linguistique" à l'oeuvre "dans l'acte de parole dans le procès de l'échange" qu'elle rend d'ailleurs possible que peuvent s'engendrer les autres dimensions temporelles, la suite des événements, la perception que nous avons de la durée, et toute l'organisation sociale du temps.
Ce que la logique de l'après-coup et l'opération de la répétition mettent en évidence du rapport du sujet à la chaîne temporelle du discours, "la rétroaction, c'est ceci, ce moment d'engendrement d'un temps qui pourra enfin être linéaire et dans lequel peut-être on pourra vivre", c'est la façon dont opère cette fonction temporelle particulière, dite "linguistique", pour engendrer et donner son axe, dans le même mouvement, - voire le contenir, en capitonner le déroulement fuyant - au temps social, au temps chronologique, tout en y demeurant implicitée, voilée, toujours escamotée, comme l'énonciation reste oubliée derrière l'énoncé du discours.
Ce qui permet à Benveniste d'avancer que "l'organisation sociale du temps chronique est en réalité intemporelle", puisque "tout est dans le temps, hormis le temps lui-même."
Ne serait-ce pas cette fonction du présent linguistique
ainsi défini qui, sur le mode de la fonction unaire du signifiant,
ferait défaut ou opérerait différemment dans la psychose,
défaillance d'ordre symbolique repérable seulement aux effets
cliniques qu'elle produirait dans le champ des psychoses ? En effet, c'est
de l'observation récurrente d'un rapport particulier à l'actualité,
et de perturbations singulières dans la temporalité chez
bon nombre de patients psychotiques rencontrés que s'est constituée
en fait cette réflexion et mon parti-pris initial d'aborder cette
question par le versant de la répétition: de là, pour
tenter de rendre compte de ces effets cliniques observés au-delà
de leur repérage phénoménologique, se sont peu à
peu imposés les détours théoriques déjà
empruntés ; ce parcours nécessite maintenant une étape,
via la métaphore paternelle...
La métaphore
paternelle
D'après l'observation du jeu du fort-da, la situation de l'enfant le confronte non seulement à une mère qui s'absente, mais surtout à une mère qui désire ailleurs, quelles que soient son attitude et sa demande pour la retenir. Si jamais il s'est cru le seul et unique objet du désir de sa mère, objet venant combler le manque perçu chez l'Autre, soit ce qui prend nom de phallus, son impuissance à opérer le moindre effet sur les allées et venues maternelles l'oblige à réaliser qu'il n'en est rien !
"Le vrai père, le père symbolique, est le père mort". Et il nomme ce signifiant particulier le signifiant du "Nom-du-Père", dans la méconnaissance, en 55, de ce que seront ses futures élaborations autour de cette question du père...! Dans un second temps de sa réflexion, la métaphore paternelle telle qu'il l'a avancée à partir de la structure psychotique, ne va plus suffire à rendre compte de ce qui se présente, en particulier dans la clinique des névroses, et il tentera de résoudre - en particulier par l'écriture du graphe, entre 1957 et 1960 - cette difficulté théorique constatée du fait qu'à partir du Nom-du-Père, il n'est point possible de prendre en compte toute la structure névrotique et les formations de l'inconscient, il y a quelque chose en reste, ce n'est pas tout du sujet qui serait symbolisé, ie pris dans la signification phallique par cette opération métaphorisante initiale, et demeure alors fondamentalement un point de défaut, une défaillance, une inconsistance symbolique, qu'il va réinterroger du côté d'un impossible à dire et de la fonction de l'écrit: ce qui a un effet d'institution subjective - à savoir pour Freud le père mort, puis pour Lacan à partir des psychoses le père mort en tant que signifiant - devient alors un "moins-un" signifiant, un signifiant qui manque, ie le signifiant du Nom-du-Père valant comme inscription du père mort, absent.
A la présence de la mère a donc succédé pour l'enfant son absence, et c'est de là qu'il est confronté à une énigme absolue, irréductible : son absence devient pour lui le signe qu'il n'est pas l'objet du désir de la mère et qu'elle est appelée ailleurs par un désir mystérieux, son absence devient pour lui le signifiant du désir maternel, désir auquel il reste totalement suspendu dans la mesure où il n'y comprend rien, où il ne peut rien repérer de ce qui pourrait être signifié par ce désir foncièrement énigmatique, autrement dit il ne peut rien articuler à partir de ce signifiant de l'absence, le "pas-de-sens de l'Autre", que Lacan nommera plus tard - quand il le situera du côté du "pas-tout", "ab-sens comme pas un", etc. - le signifiant "d'ab-sens", en tant qu'il ne peut que rester hors-sens, qu'aucun dire ne peut y prendre son sens.
En d'autres termes, quoi que la mère obtienne en réponse à ses demandes, l'enfant s'aperçoit que ce n'est jamais tout à fait ça, que "ça laisse toujours à désirer", que ce trait typique de la répétition, le "ce n'est pas ça !" à chaque fois que l'on retrouve un objet, - du moins dans la névrose car ce trait semble faire défaut dans la psychose - est le signe que l'Autre n'est jamais comblé, non pas seulement parce qu'elle désire ailleurs, mais parce qu'elle ne peut demander ce qu'elle désire, parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle désire, - ce que Lacan va développer à partir de la lecture en 1958/59 du rêve du "père mort" rapporté par Freud, "il ne savait pas qu'il était mort", notant sur son graphe la distinction entre les deux niveaux de l'énoncé et de l'énonciation, le désir venant s'articuler dans son rapport au sujet de l'énonciation, donc à l'étage supérieur du graphe, où il situe le syntagme "il ne savait pas", etc.. C'est en ce point, repéré par l'enfant, point de manque d'où l'Autre désire, à cette place symbolique, qu'intervient - ou non - l'opération de la métaphore paternelle :
La signification en plus, nouvelle, produite du fait de la métaphore paternelle est la signification phallique : si "le signifié des allées et venues de la mère, c'est le phallus, c'est dorénavant à partir de cette signification phallique que l'enfant va se repérer, en termes signifiants, là où il était avant confronté à l'innommable, l'indicible, le rien qu'il était dans le désir de la mère et que vient justement s'inscrire son manque à être - manque à être de ne plus être identifié à l'objet comblant l'Autre -, précisément à cette place symbolique du manque dans l'Autre, de ce point d'où l'Autre désire...
C'est des diverses façons dont peut s'opérer le franchissement de ce point nodal que Lacan propose (Cf. séance du 15/1/58) de repérer la voie imaginaire qui mène à la perversion, avec la fixation de se faire le phallus pour la mère, et la voie symbolique de cette métaphore qui caractérise la structure névrotique. De même dans la psychose, c'est lorsque ce manque à être du sujet ne viendrait pas à s'inscrire dans une place symbolique - par cette opération métaphorique - que, toujours impossible à nommer, à désigner, à fixer, cela resterait comme une marge de réel non inscriptible sur le grand Autre, en ce point de manque d'où l'Autre désire, d'où l'Autre se voit barré, ce qui est une lecture de S(A) barré.
C'est durant son enseignement sur les Formations de l'inconscient, en 1957/58, et dans le texte rédigé en décembre 57- janvier 58, "D'une question préliminaire..." que Lacan précise la "formule de la métaphore ou de la substitution signifiante": il développe d'abord longuement ce qu'est l'effet métaphorique, à partir de Booz endormi et de sa gerbe, en insistant sur le fait qu'un signifiant venant remplacer un autre signifiant crée nécessairement un surplus de signification. Après une première formule proposée dans "L'Instance de la lettre", en mai 57, il modifie quelque peu son écriture en fin 57 :
où
x est la signification inconnue et l'élision du signifiant $ est
représentée par ce qu'il appelle "sa rature" pour développer
la formule de la métaphore paternelle à proprement parler
:
(x = signifié au sujet ; D.M. = Désir de la Mère)
Dans les "formations de l'inconscient", Lacan insiste sur cette distinction déjà mise en place dans le séminaire IV entre le père réel ou imaginaire et cette fonction paternelle qui intervient symboliquement dans le complexe d'oedipe en tant que structure métaphorique.
Le signifiant Nom-du-Père est venu se substituer au signifiant primordial du désir de la mère qui fait donc les frais de cette opération en devenant oublié, refoulé. Refoulement originaire au principe même de cette première étape dans le processus de symbolisation, à rapprocher de l'incorporation signifiante, Einverleibung ou identification fondatrice du sujet parlant, telle que le mythe freudien de Totem et Tabou vient en illustrer la structure métaphorique, sorte de contrepartie positive corrélative de cette forme de négation initiale qu'est la Verwerfung, étape d'où s'engendre tout le procès logique de l'accès du sujet au symbolique, ce qui renvoie à la Bejahung primaire.
... ce signifiant particulier qui permet
l'accès d'un sujet à la parole, ie que ce dernier
vienne comme sujet parlant s'inscrire dans la chaîne signifiante,
dans l'intervalle entre deux signifiants,
... ce signifiant qui le fait donc advenir comme sujet désirant et par là même irrémédiablement aliéné aux rets des lois de l'ordre signifiant ;
... ce signifiant particulier qui n'est pas sans évoquer dans son passage métonymique à tout autre signifiant binaire la particularité du passage du cardinal marqué du trait unaire à l'ordre - au sens de l'ordinal - binaire, etc.
Ce qui est intéressant à noter lorsque Lacan conceptualise ainsi ce statut particulier du signifiant du Nom-du-Père à l'aide de la structure métaphorique en 1955, à partir de la psychose, c'est qu'il s'agit alors d'un signifiant valant comme signifiant de l'Autre de la loi, ie permettant la médiation du sujet avec l'objet de son désir d'une part, avec ses semblables d'autre part... C'est en effet sur cette notion qu'il laisse "cette question préliminaire à tout traitement des psychoses":
D'autre part, c'est dans les mêmes années de son élaboration théorique - alors que le Nom-du-Père est caractérisé par sa fonction métaphorisante - qu'il avance aussi le symptôme comme une structure métaphorique, en 1953, dans le rapport de Rome, ou en 1957, à la fin de "L'instance de la lettre":
suite (trimestres 3 et 4)